
C’est l’Istituto degli Innocenti qui accueillait cette conférence du Comité Economique et Social Européen.
Un bâtiment du 15è siècle, à quelques centaines de mètres du quartier du Duomo, sur une belle place carrée, bordée de bâtiments à arcades dans un parfait assortiment architectural. Si parfait que là comme un peu partout dans cette ville musée, des étudiants en dessin ou en archi sont assis à même le sol, bloc de dessin sur les genoux, à reproduire ces superbes alignements en perspective.
L’Institut des Innocents, devenu entretemps pour partie un musée et un lieu de conférence, donnait aux travaux une signification toute symbolique : c’est ici qu’il y a une centaine d’années encore, les mères en détresse venaient déposer leurs enfants, parfois au travers de la « boîte aux lettres » qui est encore visible en façade du bâtiment.
L’éducation pour combattre l’exclusion, tel était le sujet de ces 3 jours de travail pour quelques centaines d’acteurs sociaux européens, travaux dont les conclusions m’ont été présentée en tant que représentante du PE, à côté de Mr Barroso pour la Commission et de la ministre espagnole de l’éducation pour le Conseil.
Pauvreté. Un terme que certains n’aiment pas d’entendre, en particulier au Conseil européen, chez les ministres nationaux. Ils imaginent que la mise à l’emploi via la reprise de la croissance l’éradiquera ! Faux évidemment : il y a de plus en plus de travailleurs pauvres et l’exclusion est à l’œuvre dans de multiples domaines avec des effets cumulatifs désastreux. Les points de croissance gagnés, quand il y en a eu ces dernières années, ont le plus souvent profité aux plus hauts revenus. Et pour cause : il est parfois plus avantageux, si on veut conserver un revenu de remplacement, de ne pas accepter un travail. Pour ceux qui veulent se fonder sur autre chose que le seul devoir de solidarité, notons d’ailleurs que là où cela a été fait, les moyens supplémentaires investis pour combler cette différence ont été très rapidement rentabilisés. D’autres arguments sont également invoqués pour que l’Europe ne se mêle pas de pauvreté : la subsidiarité, ah la subsidiarité : c’est aux Etats membres de s’en occuper et pas à la Commission européenne. Faux une fois encore, c’est une compétence partagée. Elle appelle évidemment une grande flexibilité pour correspondre aux besoins locaux, dans les territoires et les communautés locales.
André Mordant, ancien président de la FGTB alors que j’étais dans mon premier mandat à la direction d’Ecolo, nous a livré un rapport précis et construit sur les discussions de la veille concernant le lien entre éducation et marché du travail. Un discours juste, précis, émanant de quelqu’un qui sait de quoi il parle et qui manifestement a été impressionné par l’échange d’expériences avec des associations italiennes, actives sur le terrain de l’insertion sociale et professionnelle. Me risquerais-je à une hypothèse ? Pourquoi pas. Cette vitalité et créativité de l’associatif italien serait-elle inversement proportionnelle à l’action des pouvoirs publics ?
Tonio Dell’Olio, représentant le mouvement anti-maffia LIBERA, a à son tour livré un témoignage fort, chargé d’engagement et d’émotion, sur les actions entreprises pour prévenir les méfaits de la Camora à Palerme. Entre autres la confiscation des biens de la mafia pour développer des projets coopératifs d’emploi : aux jeunes désœuvrés et en quête de reconnaissance et d’argent, à Palerme, Naples ou dans les Pouilles, il faut offrir autre chose que de gagner argent, reconnaissance et utilité sociale en s’inféodant à des criminels à peine camouflés. Notons aussi que la maffia n’est pas après moi (lien vers mon intervention : …) Mario Monti, ancien commissaire européen en charge du marché intérieur a exhorté à ne pas démanteler le marché unique qui a été, malgré les dérives d’aujourd’hui, un facteur d’emplois et d’activités. Il a aussi appelé, contrairement à l’idée reçue qu’il faudra harmoniser toutes les politiques sociales, à conserver des politiques sociales différenciées car nous vivons dans des contextes culturels différents. Mais il a plaidé pour corriger les défauts du marché, développer les Services d’Intérêt Général comme le permet le traité de Lisbonne, pour une redistribution des revenus par une coordination des politiques fiscales.
“La crise économique actuelle a une fois de plus montré à quel point le marché unique était essentiel au succès du projet européen. Je me réjouis de réfléchir aux moyens de supprimer les derniers obstacles et de donner un nouveau souffle au processus. Cela appellera peut-être un regard neuf sur la façon dont le marché et la dimension sociale d’une économie européenne intégrée peuvent se renforcer mutuellement.”
C’est José Manuel Barroso qui a conclu. Son arrivée dans la salle n’est pas passée inaperçue : une nuée de caméras et de collaborateurs ont rempli l’allée centrale. Il a parlé le dernier, mais pas si mal finalement, même s’il n’avait assisté à rien. Comme orateur, il est plutôt bon.
Sur le fond, et comme ceux qui ont parlé avant lui, il a pointé la rigueur budgétaire, la nécessité de diminuer les déficits publics, mais en insistant surtout sur les dépenses publiques inutiles. Là franchement, il faudra qu’il dise de quoi il s’agit. Dans beaucoup de pays européens, et en tous cas en Belgique, on est déjà arrivés à l’os et il n’y a plus guère de gras dans les dépenses publiques.
Il a livré une batterie de chiffres et d’indicateurs, des constats et quelques uns des objectifs qui se trouvent dans la note de stratégie 2020 de la Commission : diminution de la pauvreté, de l’abandon scolaire, etc….Il a été moins disert sur la manière de monitorer tout cela. Car quand bien même l’UE se fixerait des objectifs ambitieux, comme c’est le cas dans le projet de résolution sur lequel se sont entendus Verts et socialistes européens (et sur base duquel il va falloir chercher une large majorité du PE si ce dernier veut être pris au sérieux dans la suite), il faudra encore transformer cela en instruments réglementaires, en moyens et en soutien financier pour leur mise en œuvre. Ce ne sera évidemment pas possible si la discipline budgétaire attendue par ailleurs se traduit par une austérité insoutenable qui frappera en premier ceux qui font partie des fameux objectifs chiffrés…
Il a quand même parlé un peu recettes, cité l’évasion fiscale mais pas un mot sur une taxe sur les transactions financières, pas un mot sur la taxation des bénéfices des grandes entreprises, pétrolières par exemple, qui affichent des bénéfices supérieurs… au montant (finalement) consenti pour soutenir la Grèce.
Rendez-vous en juin pour voir sur quoi Parlement et Conseil sont capables de s’entendre.
Et voilà ce à quoi on ne goûtera pas, dommage…
